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4,95$
ISBN : 978-2-9820884-4-3 (papier) / 978-2-9820884-5-0 (EpuB)
Textes et illustrations par : Amélie Lebeau
Nombre de pages : 353.
Format : 5 x 8 pouces.
Reliure : Allemande
Année de parution : 2023
Être au mauvais endroit au mauvais moment, c’est sans le moindre doute un talent inné chez Elena Castel.
Après sa petite escapade des territoires de la Fédération, Castel fait tout pour ne pas faire de vague. Surtout après l’ouragan provoqué par sa petite baignage dans la piraterie en extirpant une GOLEM, cette technologie chèrement gardée par la Fédération. Sans oublier la mise en garde de Louis Brennan de se maintenir à l’écart de tout ce qui entoure la mystérieuse Directive 6-89 révélée durant cette aventure chaotique.
Castel s’engage donc à réaliser des livraisons sans histoires et des contrats ennuyeux pour se faire oublier. Elle choisira un contrat pour son amie Ann, l’incarnation même de la sécurité. Qu’est-ce qui pourrait tourner mal? L’habituel, le connu, une vieille amitié à renouer. Retourner à la vie normale quoi!
Toutefois, malgré tous les efforts de Castel, la vie normale, elle, ne semble pas vouloir lui retourner. Les capacités d’Elena Castel seront littéralement testées.
Je reconnus ses cheveux noirs, ses jolies pommettes et les traits fins de son visage. Elle avait une paire de lunettes de protection posée sur la tête. Toujours prête, comme dans le bon vieux temps. J’accélérai le pas pour terminer ma descente et aller la rejoindre. Ann se concentrait sur la lecture de son ordinateur personnel et ne remarqua pas mon arrivée.
Je contournai le concierge. Il parlait à son robot qui lui marmonnait quelques discrets bips d’erreur :
– Encore bloqué? Il faudra vraiment t’amener au réparateur, mon ami!
Il souleva le couvercle de sa poubelle vivante avec douceur pour aller jouer à l’intérieur. Apparemment, je n’étais pas la seule à me lier d’amitié avec des machines.
Je m’assis devant Ann en la saluant. Elle posa aussitôt ses yeux en amande sur moi. Elle mit de côté son ordinateur et, en me souriant, elle dit :
– Hé Elena, exactement à l’heure. Le chemin s’est bien passé, à ce que je vois?
– Oui, pas trop d’emmerdes et surtout d’emmerdeurs sur mon itinéraire.
– Contente de te voir. Tu as l’air en forme.
– Toi non, dis-je en observant ses yeux cernés de fatigue. Le boulot ou la maison?
– Les deux, soupira Ann en se grattant la tête.
Elle avait eu trois dégâts d’eau dans son immeuble d’habitation en moins d’un an à cause de copropriétaires moisis. Avec toutes les démarches que ça impliquait, les assurances et les rénovations, cela lui grugeait inutilement du temps et beaucoup d’énergie.
Tellement que ça faisait un bon moment que je n’avais pas eu la chance de m’asseoir avec elle pour jaser. Elle regarda dans les environs pour voir si personne ne pouvait nous entendre avant de reprendre la parole, découragée :
– Elena, c’est une vraie garderie ici en ce moment, les employés font des conneries à tour de rôle. Parfois, je dois t’avouer que j’aimerais bien travailler avec des robots.
– Je suis certaine que la FIRAM t’accueillerait à bras ouverts, dis-je en rigolant.
Je regrettai aussitôt ce que je venais de dire. Je ne tenais pas à ce qu’elle se fasse remplacer par un androïde comme la mère de Remi.
Sans se rendre compte que mon rire avait changé au jaune, elle poursuivit alors sa complainte :
– Elena, tu sais que pour moi, la sécurité de mes employés est primordiale. On travaille dans un centre de recherche, bon sang! Est-ce que c’est si compliqué de comprendre qu’il faut prendre des gants pour manipuler des matières biologiques dangereuses? Ou qu’il faut mettre les bonnes étiquettes sur les produits toxiques? Ne pas empiler des boîtes de lamelles remplies de données indispensables sur la dernière étagère du haut. Ensuite, les récupérer en utilisant une chaise à roulettes, alors qu’un escabeau parfaitement fonctionnel repose à peine quelques mètres de là.
Le ton d’Ann valsait entre l’exaspération et le découragement. Mon amie était une des superviseurs du département de nécropsie et avait une cinquantaine d’employés sous son aile. Elle poursuivit :
– Tu vois l’afficheur, là-bas?
Elle me pointa un écran situé au fond de la cafétéria. Il y était inscrit : « Nombre de jours depuis le dernier accident : 0 ».
– C’est un miracle si on se rend à deux, Elena. Juste ce matin, nous avons retrouvé deux de mes employés avec de multiples engelures, parce qu’ils s’étaient enfermés dans le congélateur. Alors que la procédure est simple : une des deux personnes doit rester à la porte pour éviter qu’elles s’y enferment. Et ils connaissent très bien la procédure!
Ann termina sa dernière phrase en lançant ses bras dans les airs tout en tentant de contenir sa colère. Elle continua en m’expliquant qu’elle devait ensuite réajuster tous les horaires en prenant compte de l’absence des deux nouveaux blessés alors que la complétion des contrats de recherches arrivait à échéance dans des délais moins que raisonnables avec le personnel en place. Ugh, les ressources humaines.
C’était toujours à ce moment précis dans ses histoires que j’étais plus qu’heureuse de travailler complètement isolée du monde entier dans ma petite canne de conserve interstellaire. Pas besoin de gérer d’autres personnes que moi. Ma propre personne étant déjà largement suffisante pour mes capacités de gestion.
S’il fallait que j’aie à diriger quatre Elena en simultané qui se disent que ce serait une idée merveilleuse de risquer sa vie pour combattre des pirates esclavagistes, descendre dans une station sous-marine en décrépitude, se balader dans une pluie de météorites ou voler une arme gouvernementale inestimable, ce serait désastreux.
En repensant à toutes ces aventures, j’observai mon amie avec retenue. J’aurais aimé pouvoir lui en parler, mais elle me trouverait complètement débile, c’était certain. Pire que ses employés. Pourtant, je devais profiter de son oreille attentive pour ventiler, moi aussi. Je décidai d’ouvrir le sujet tranquillement avec mon petit service :
– Dis-moi, est-ce que tu penses que ce serait possible que tu m’obtiennes des injections pas trop chères pour des implants cybernétiques?
– Tu as des implants!?
– Non, ce n’est pas pour moi, c’est pour une amie…
– Ça vaut la peau des fesses, tu sais!
– Oui, mais disons que je veux me faire pardonner quelque chose de gros…
– De quel genre d’implants on parle, au juste? Question de savoir quels dosages sont appropriés? dit mon amie en m’observant avec suspicion.
C’était des yeux que j’avais vus si souvent, surtout lorsque j’avais un plan de merde pour éviter d’aller aux cours quand nous étions aux études ensemble.
– Deux bras cybernétiques…
– Deux br… Elena! Ce sont les mercenaires qui se font ce genre de… Tu as des problèmes? Tu dois de l’argent à des gens?
Elle m’observa de ses yeux inquiets.
– Non! Non. Ne t’inquiète pas. Disons que ces temps-ci…
Au moment où j’allais avoir le courage de m’ouvrir sur mes aventures, une alarme claironna de manière régulière. Ann leva les yeux vers le plafond en soupirant :
– Sans doute une autre connerie que mon équipe de travail a faite.
Une voix robotisée annonça un message :
« Ceci n’est pas un exercice. Une fuite de matériel dangereux a été détectée dans la section B-2… »
– Ouaip, section B-2, c’est la mienne, ça… Encore un tas de rapports de non-conformité à remplir…
« … procédure de confinement en cou- »
La voix de l’annonceur se transforma en un charabia incompréhensif et grave, comme si l’enregistrement venait d’être corrompu. Quatre des cinq portes blindées menant aux différents laboratoires venaient de se fermer dans un son métallique sourd. L’alarme s’évanouit complètement, laissant la grande salle baignée dans un vide sonore absolu. Aux aguets, Ann se leva du petit banc de cafétéria et regarda les alentours. Elle affirma tout bas :
– Ce n’est pas normal…
Le concierge se mit à hurler au beau milieu de la cafétéria. Il avait le bras coincé dans son robot ménager. Des gens tout près allèrent le secourir. Une coulisse de sang de plus en plus abondante glissait contre le flanc en acier inoxydable du robot.
J’étais incapable de détourner le regard de la scène, jusqu’à ce que le concierge retire un linge sanglant de l’intérieur du robot. Puis, dans un haut-le-cœur, je réalisai que ce n’était pas une guenille souillée, mais son bras composé maintenant de lambeaux rougeoyants. Il avait été coincé dans le compacteur à déchets.
Terrorisé, l’homme gémissait de douleur en fixant son membre mutilé. Les deux personnes venues à son secours tentaient de bander la blessure pour limiter l’hémorragie en criant à d’autres employés d’aller chercher de l’aide. Le simple fait qu’ils aient pansé la blessure fut suffisant pour me briser de l’hypnose dans laquelle elle m’avait plongée.
Le robot de nettoyage se déplaçait en laissant derrière lui une traînée sanglante sur le plancher blanc étincelant. Des employés accouraient vers les escaliers pour aller chercher des secours.
– On a besoin d’une trousse, rapidement! cria un des employés qui assistait le concierge.
J’observai les murs dans l’espoir d’y voir un cabinet de secours. Je ne connaissais rien du bâtiment. Encore moins où se cachait leur trousse de premiers soins.
– Je m’en occupe, dit Ann en bondissant vers la cuisine.
Je me sentais aussi utile qu’un pantin sans marionnettiste. J’aurais voulu m’écraser au sol et faire la morte.
Je rassemblai mon courage, ou enfin, je suivis ma seule source de réconfort : Ann, qui se dirigeait vers les comptoirs. Je l’accompagnai, complètement dépassée par la scène qui semblait sortir directement d’un de mes nombreux cauchemars. Réveille-toi, Elena. Je fermai les yeux et les rouvris. Malgré tous mes efforts, rien ne se passa, j’étais bel et bien coincée dans la réalité.
De nouveaux cris attirèrent mon attention. Ils venaient des escaliers menant à la réception. Un employé venait d’être basculé par-dessus la rampe et s’était écrasé au sol dans un son d’os broyés. Je fixai la personne étendue avec l’espoir qu’elle fasse un mouvement pour donner un signe de vie quelconque. Rien.
Je sortis de ma torpeur quand un deuxième corps s’effondra tout près du premier. Je reconnus l’androïde de la réception, il descendait les marches en balançant en bas des gens paniqués.
Un gardien de sécurité tenta de le désactiver avec une manette de contrôle. Il appuya avec vigueur sur les boutons, mais sans aucun effet sur l’androïde. Il eut droit au même sort que les autres. Je fermai les yeux pour éviter de voir l’écrasement, mais malheureusement, mes oreilles, elles, avaient tout entendu. Il fallait sortir de ce foutoir.
Qu’est-ce qui se passait? Pourquoi c’était un cauchemar ici? C’était un endroit normal, un endroit sécuritaire. Pas comme Liepmann ou Vorsh. Rien de tout ça n’était censé se produire ici. Est-ce que c’est moi qui traînais cette horreur à ma suite, ou c’est elle qui s’accrochait à moi comme une malédiction depuis Apertura-13?
Immobile dans le chaos, j’avais complètement déconnecté de la réalité l’espace d’un moment. Qu’est-ce que je faisais? Ann.
Je jetai un coup d’œil dans la direction où était disparue mon amie. Une flamme rougeoyante réchauffa l’air, éclairant momentanément la cuisine auparavant inanimée. Bordel. C’était là que mon amie était partie récupérer une trousse!
Ann sortit en courant en tentant désespérément de retirer son sarrau en feu. Les assistants de cuisine robotisés, les ACR, s’étaient animés spontanément et se dirigeaient vers la cafétéria. C’était des robots lourdauds qui ne faisaient habituellement que se déplacer en cuisine. Leurs petites roues ne leur permettaient pas de se mouvoir très rapidement.
Leurs instruments d’ordinaire destinés à la préparation des légumes et à la cuisson des aliments se transformèrent en armes mortelles. Ils étaient équipés d’armes blanches et l’équivalent d’un lance-flamme. Heureusement qu’ils n’étaient pas très mobiles.
– Il faut dégager d’ici, dis-je à Ann en l’aidant à sauter le comptoir et à se défaire de ses fringues flambées.
Je me dirigeai vers la seule porte ouverte de la cafétéria.
– Non! s’écria mon amie.
Je l’observai avec incompréhension.
– Il y a un avertissement de contamination dans la section B-2. Vers les autres laboratoires, dit-elle entre deux souffles.
Elle me tira par la manche de ma veste. Bien vite, nous sommes arrivées tout près d’une porte blindée. L’affiche numérique nous informait que nous nous dirigeons vers les laboratoires aquatiques. Ann passa sa carte d’identité contre le lecteur de la porte. Le petit écran demeura au rouge en nous servant la phrase : « Identification invalide. »
Ann essaya à quelques reprises, sans succès. Elle lâcha une série de jurons avec nervosité. Les ACR s’approchaient de nous dangereusement, la petite flamme vacillant au bout de leurs allumeurs, en attente d’être à notre portée pour cracher leur carburant.
D’autres employés qui étaient venus nous rejoindre essayèrent eux aussi leurs cartes, mais le message demeurait le même. Les escaliers menant à la réception étaient bloqués par les androïdes tueurs. La seule et unique issue était la porte ouverte du laboratoire de la section B-2.
Dans la panique, je broyai le bras d’Ann pour l’attirer vers notre seule porte de sortie.